Il faut le dire avec la gravité que la situation impose : la France est au bord du précipice.
Pas proche d'un ralentissement passager. Pas proche d'une mauvaise conjoncture qu'un prochain cycle économique viendrait corriger. Non. La France arrive au bout d'un système qui, depuis des années, dépense plus qu'il ne produit, promet plus qu'il ne tient, et repousse sans cesse à demain les choix qu'il refuse de faire aujourd'hui.
Les chiffres, à eux seuls, disent l'urgence. Tous les voyants sont au rouge. La dette publique française atteint environ 3 536 milliards d'euros, soit 117,5 % du PIB. Le déficit public, même en légère réduction, resterait proche de 5 points de PIB en 2026, loin des 3 % imposés par nos engagements européens. La charge des seuls intérêts de la dette devrait atteindre environ 74 milliards d'euros en 2026, davantage que le budget de la Défense hors pensions. Cela signifie très concrètement que la France emprunte aujourd'hui pour payer les intérêts de ce qu'elle a emprunté hier. Et pendant ce temps, les prélèvements obligatoires représentent déjà 43,6 % du PIB, l'un des taux les plus élevés de l'OCDE, sans parvenir à équilibrer le budget (puisque les dépenses publiques atteignent 57,2 % du PIB quand les recettes plafonnent à 52,1 %).
Voilà le paradoxe français, résumé en une phrase : nous sommes l'un des pays qui prélève le plus, et pourtant l'un des pays qui s'endette le plus vite. Ce n'est pas un problème technique réservé aux experts de Bercy. C'est le signe que nous avons perdu le fil du bon sens, c'est-à-dire cette capacité simple à distinguer l'essentiel de l'accessoire, et à s'y tenir.
C'est bien cela le mal profond : depuis trop longtemps, chaque gouvernement, chaque candidat, chaque dirigeant, promet de tout traiter à la fois, avec la même intensité, sans jamais dire ce qui doit passer en premier, sans prioriser. Le résultat, ce sont ces chiffres.
Chaque foyer français le sait, souvent mieux que l'État lui-même : quand on ne peut pas tout payer, on priorise. On ne renonce pas à régler le loyer pour partir en vacances. On n'annule pas l'assurance de la voiture pour changer de canapé. On identifie ce qui est vital, on le sécurise en premier, et on ajuste le reste en fonction de ce qu'il reste à la fin du mois. C'est une évidence pour n'importe quel ménage. Ce n'en est plus une depuis trop longtemps pour l'État français, qui continue de faire comme si cette contrainte ne le concernait pas, en promettant tout, à tout le monde, tout le temps, et donc au risque de finir par ne plus rien garantir à personne. Pas même ce qui compte le plus… C’est là que nous en sommes.
Avant de construire un programme présidentiel, il faut donc avoir le courage d'identifier les priorités. Et ces priorités devraient être les mêmes pour tous les responsables politiques, puisque ce sont celles des Français eux-mêmes. Faut-il rappeler que les dirigeants sont au service de celles et ceux qui les ont élus ? Faut-il rappeler que ce sont les Français qui financent les dépenses publiques et qui choisissent des représentants pour exprimer leurs volontés ?
Ces volontés, que les Français expriment sans relâche, sont nombreuses. Mais deux se détachent largement, comme un tronc commun : d’une part, se sentir et être en sécurité, d’autre part, vivre décemment de son travail. En deux mots : la sécurité et l'argent.
I. La sécurité : la raison d'être de l'État
Le premier des services publics
Avant d'être un guichet, une administration ou un système de redistribution, l'État est d'abord né pour une seule raison : protéger. Depuis les théoriciens du contrat social jusqu'à la construction de l'État moderne en France, la logique n'a pas changé : les citoyens acceptent de renoncer à une part de leur liberté individuelle, et notamment au droit de se faire justice eux-mêmes, en échange d'une protection assurée par une autorité commune. C'est ce qu'on appelle depuis des siècles les fonctions régaliennes (incluant notamment la défense, la justice, et la sécurité intérieure). Elles ne sont pas des politiques publiques parmi d'autres. Elles sont le socle sans lequel aucune autre politique publique n'a de sens, car sans sécurité, il n'y a ni école qui fonctionne sereinement, ni commerce qui prospère, ni liberté qui s'exerce réellement. La sécurité n'est donc pas un service public comme les autres : c'est le premier d'entre eux, celui qui rend tous les autres possibles.
La sanction qui ne suit pas
Cette mission de protection implique une conséquence directe : une réponse pénale réellement dissuasive pour ceux qui ne respectent pas les règles de la vie en société. Or, en France, cette réponse se heurte aujourd'hui à un obstacle très concret : le manque de places de prison. Selon les derniers chiffres publiés par le ministère de la Justice, la population sous écrou a atteint plus de 85 000 détenus pour environ 62 700 places opérationnelles fin 2025, soit une hausse de près de 7 % en un an et un taux d'occupation qui place la France parmi les pays les plus surpeuplés d'Europe. Ce n'est pas un détail technique : c'est la raison pour laquelle tant de peines prononcées ne sont jamais réellement exécutées, et pour laquelle le sentiment d'impunité continue de s'installer chez ceux qui, chaque jour, subissent la délinquance. Construire des places de prison à la hauteur du besoin réel n'est donc pas une option parmi d'autres : c'est une priorité, si l'on veut sincèrement protéger les Français contre ceux qui les mettent en danger.
Le lien qu'il faut cesser de nier
Il faut aussi cesser de se voiler la face sur un autre lien, documenté par des chiffres officiels et non par des impressions : celui qui existe entre insécurité et immigration. Selon les statistiques du ministère de la Justice, les personnes de nationalité étrangère représentaient environ 27 % de la population écrouée en France à l'automne 2025, alors que les étrangers ne représentent que 7,4 % de la population totale selon l'INSEE. Ce n'est pas un jugement porté sur personne en particulier : c'est un constat statistique, qui appelle une politique migratoire cohérente avec l'exigence de sécurité, et non son contraire. Continuer de nier ce lien, au nom d'une pudeur mal placée, revient à se priver des leviers qui permettraient réellement de le traiter.
L'école, matrice des citoyens de demain
Enfin, la sécurité de demain se joue nécessairement à l'école. C'est là que se construisent les citoyens de demain. C’est là qu’on identifie leur rapport à la règle, à l'autorité, au collectif. Une classe qui tient, un enseignant respecté et soutenu, un enfant qui apprend la règle avant d'apprendre à la transgresser : voilà le vrai premier rempart contre l'insécurité, bien avant qu'elle ne devienne un problème d'ordre public. Investir dans l'autorité éducative n'est pas un supplément d'âme pédagogique : c'est une politique de sécurité à part entière, la plus rentable de toutes, car elle agit en amont plutôt qu'en réparation.
II. L'argent : le moyen de vivre en société
Le pouvoir d'achat : l'équation qui ne tient plus
Prenez l'essence : le plein d'un véhicule courant dépasse aujourd'hui largement les niveaux d'il y a dix ans. Prenez l'électricité : le tarif réglementé a augmenté de l'ordre de 50 % en dix ans, avec plusieurs hausses à deux chiffres rien qu'au cours des dernières années.
Pendant ce temps, les salaires, eux, n'ont pas suivi le même rythme. Le résultat est mécanique : à somme égale sur la fiche de paie, on vit moins bien qu'avant.
La première réponse tient en une phrase : il faut que le net se rapproche du brut. Ce que le travail coûte à l'entreprise et ce qu'il rapporte réellement au salarié ne peuvent pas continuer de s'écarter sans casser, à terme, l'envie même de travailler.
Mais soyons honnêtes : cela suppose aussi de financer autrement ce qui doit l'être, à commencer par les retraites. Et sur ce sujet, il faut accepter une réalité qui n'est pas idéologique, mais arithmétique : on ne peut plus partir à la retraite au même âge et dans les mêmes conditions qu'il y a quarante ans, alors que l'espérance de vie a considérablement progressé sur la même période. Ce n'est pas une punition. C'est un calcul. Refuser de le faire, c'est simplement le transmettre, non résolu et alourdi, aux générations suivantes.
Le courage de dépenser moins
Si l'on veut vraiment redonner de l'air aux Français, il faut aussi impérativement baisser la dépense publique et donc accepter de supprimer des dispositifs que l'on a soi-même créés, parfois depuis des décennies.
Je comprends que cela ne soit pas simple. C'est, en quelque sorte, comme avec un enfant à qui l'on a toujours accordé quelque chose : il va falloir lui dire que ce n'est plus possible. S’il proteste, s’il ne comprend pas immédiatement pourquoi ce qui allait de soi hier ne va plus de soi aujourd'hui, il faudra le laisser exprimer son mécontentement et tenir bon.
Un parent responsable, face à un enfant qui pleure, ne cède pas à la difficulté du moment quand il sait la mesure juste : il l’explique et il tient sa décision, même si cela suscite des pleurs le temps que le nouvel équilibre s'installe.
C'est exactement ce que doit exiger aujourd'hui la France de ses gouvernants : avoir le courage d'expliquer pourquoi telle dépense, utile hier (ou pas d’ailleurs), ne l'est plus autant aujourd'hui au regard de nos priorités, et de tenir cette ligne coûte que coûte, plutôt que de céder à la première contestation venue.
Baisser la fiscalité, pour que travailler redevienne simple
Cette baisse de la dépense publique n'est pas une fin en soi : elle est la condition d'une troisième étape, celle de la baisse de la fiscalité, pour les particuliers comme pour les entreprises.
Concernant les particuliers : un citoyen français paye aujourd’hui partout et tout le temps : quand il est salarié il paye l’impôt sur le revenu ; quand il est propriétaire d’un bien immobilier il paye la taxe foncière (et parfois l’IFI) ; quand il investit dans un ou plusieurs appartements il paye l’impôt sur le revenu sur ses revenus locatifs, la CFE et l’impôt sur l’éventuelle plus-value réalisée ; quand il investit dans des placements financiers il paye le prélèvement forfaitaire unique et les prélèvements sociaux (ce qu’on appelle couramment la flat tax) sur les intérêts et les plus-values générés… Sans oublier que quand il fait ses courses il paye la TVA. La liste est encore tellement longue.
Concernant les entreprises : une entreprise paye également partout et tout le temps : elle reverse la TVA à l’Etat français ; elle paye les cotisations sur les salaires de ses employés ; elle paye l’impôt sur les sociétés sur son résultat (taux normal de 25%) ; en cas de versement de dividendes, le dirigeant paye (au mieux) la flat tax sur les distributions décidées… La liste n’est là encore pas complète.
Faut-il rappeler que ceux qui entreprennent, qui embauchent, qui investissent, prennent des risques et ne demandent généralement rien à la société, si ce n'est qu'on les laisse travailler sans leur rendre la tâche plus lourde chaque année ? Alléger ce qui pèse sur eux n'est pas un cadeau fait à quelques-uns : c'est la condition pour que davantage de Français aient envie, demain, de créer, d'embaucher, d’investir, de prendre des risques.
Laissons les Français bosser tranquilles et tout le monde s'en portera mieux.
Un socle commun, avant les propositions de chacun !
Nous ne sommes pas face à une crise conjoncturelle. Nous sommes au bout d'un système qui a trop longtemps vécu en promettant tout à tout le monde, sans jamais avoir le courage de dire ce qui devait passer en premier. L’accumulation est allée trop loin.
Le bon sens n'est pas la facilité. Le bon sens, aujourd’hui, c'est avoir le courage de choisir.
Mais avant de choisir, il faut d'abord s'accorder sur ce que l'on regarde.
Une dette qui dépasse 3 500 milliards d'euros. Des dépenses publiques hors de contrôle. Une justice qui ne peut plus punir faute de places de prison. Un travail qui ne paie plus assez. Ce ne sont pas des opinions. Ce sont des faits, vérifiables, que personne ne peut sérieusement contester, quel que soit le positionnement politique. Ce constat-là ne devrait appartenir à aucun camp. Il devrait être le point de départ commun de tous ceux qui prétendent, demain, diriger ce pays.
Sans surprise, ce constat est intimement lié aux deux sujets qui dominent très largement la tête des Français, bien avant tous les autres : leur sécurité, et leur capacité à vivre décemment de leur travail. La sécurité et l’argent. Un candidat qui l'ignore a déjà perdu le contact avec le pays réel.
C'est à partir de ce socle, et non d'une idéologie choisie en amont, que devrait s'écrire chaque programme présidentiel. Chacun peut ensuite avoir sa propre manière de prioriser, ses propres arbitrages, ses propres convictions sur ce qu'il faut faire en premier. Mais ce débat n'a de sens que si tout le monde part des mêmes réalités, plutôt que de les nier ou de les minorer selon qu'elles arrangent ou dérangent.
Il est donc temps de cesser de tout promettre pour enfin s’en tenir à l'essentiel, et le faire bien.
En un mot, retrouver du bon sens pour la France.


